mardi 7 juin 2016

Création ou fantaisie ?


En création numérique, comme dans la vraie vie, la question du sens est prépondérante. J'ai souhaité faire ici l'analogie avec une de mes faiblesses, la pâtisserie.

Une véritable pâtisserie incarne ce qu'il y a de plus noble dans l'art culinaire. Elle y mêle des saveurs inédites, subtiles, à partir d'ingrédients insolites et classiques. Chaque bouchée est une découverte, même les yeux fermés. C'est la même chose pour la cuisine gastronomique du reste. Un tel travail, un tel aboutissement, dans une part vendue presque seulement 5€ me semble à ce titre peu révélateur de l'expertise et de l'implication qu'il faut pour de tels efforts de créativité. Le fonds y révèle souvent la forme en bonne pâtisserie. Les éléments décoratifs sont résiduels de ce qui compose le produit et apportent une touche signalétique et communicante utile au consommateur néophyte. C'est de la haute couture. En la matière, on peut citer la pâtisserie Stohrer, rue des petits carreaux, à Paris, ou la pâtisserie des rêves, et tant d'autres, qui travaillent y compris dans l'ombre comme mon ami Stéphane Jiminez.

A l'opposé, on voit poindre une tendance improbable d'un genre pâtissier vintage remis au goût du jour dont l'attrait repose sans doute plus dans une démarcation récréative, face à un genre traditionnel galvaudé par quelques chaînes commerciales sans doute. Je pense à "Chez Beau gâteau" pour qui il faut parfois compter un demi smic pour séduire une trentaine de convives. Voici ce qui, pour moi, représente l'insignifiant culinaire dans toute sa splendeur, hors mis l'aspect purement fantaisiste et festif que l'on peut en effet attendre à un goûter d'anniversaire. Mais, si j'adhère parfaitement à l'idée de vivre l'émotion d'un dessert surprise, pour l'avoir vécue moi-même, son prix, eut égard à ce qu'il contient, est-il justifié ?

Chez bobo gâteau, bien souvent, et pour 10€ la part, c'est une sorte de pain de Savoie, couverte d'une crème au beurre ordinaire et d'une pâte à sucre. D'un point de vue purement gustatif, rien d'innovent. Et d'un point de vue créatif, en quoi la pâte à sucre révèle son contenu et ses saveurs ? Le dessin qu'il affiche supporte à lui-seul la valeur du produit. On est hélas dans du coloriage, de l'emballage de surface, de la fantaisie pure. Aucun rapport fond/forme. Aucune cohérence technico-artistique. C'est du sous prêt-à-porter. Du sticker pour la déco sur du BA13. Mais, me redirez-vous, et l'émotion alors ?

Je ne dénigre pas l'intérêt de l'émotion positive que peut en effet induire un goûter fantaisiste, un dessert surprise qui raconte une histoire. Mais tout est une échelle de valeurs. Et si une véritable pâtisserie vaut 5€ la part, pourquoi un pain de Savoie en demanderait 10 ? Et quand bien même ? Si le beau gâteau valait vraiment 10€, observez vos convives et comptez ceux qui finissent vraiment leur part, surtout chez les enfants, plus authentiques que leurs aînés trop polis pour médire face à une telle implication de leur hôte. Tout est dit dans le non-dit.

Première leçon. L'émotion transmise est ce qui valorise le plus votre travail. La notion de design émotionnel (UX design) est l'axe fondamental du produit.

Mais, toute création n'est-elle pas durable que si elle revêt du sens ? Or, ce joli gâteau (car ce n'est techniquement ni un Noble ni Beau gâteau) n'en a pas. C'est un plat émotionnel dans tout ce qu'il y a de plus jetable, non renouvelable, et qui repose sur la propre surprise qu'il induit à un instant donné. Imagineriez-vous remanger plusieurs fois le même dit beau gâteau en forme de ballon de foot dont vous vous savez par avance écoeuré par son insupportable crème au beurre digne d'un fraisier de supermarché ? Imaginez-vous, en revanche, déguster tous les ans à une date donnée la même tarte aux fraises d'un pro, mêlant : parfum, acidulé, douceur, croquant, onctuosité, multiples couches créatives, saisonnières et vernaculaires ? Oui. C'est une évidence. La preuve en est que les bons gâteaux traversent les générations. Les gâteaux gadget, eux, changent de forme chaque jour pour mieux nous confondre. Posture des temps actuels en quête de sens, mais aveuglée par l'image et les apparences, sans doute.

La seconde leçon est donc le sens. Pas de design émotionnel s'il n'y a pas de sens. Et en l'espèce, une pâtisserie originale d'un grand maître pâtissier a du sens. Il ne nous revient qu'à éduquer nos palais et ceux de nos enfants pour que cette émotion subsiste. Mais, ça, c'est du temps de vie, de la patience, de la maturation des choses et du langage, c'est l'émotion de vivre le moment présent en pleine conscience et de transmettre cette connaissance. C'est noble. Le coloriage et la fantaisie, à défaut d'y accéder à un prix au moins juste car il ne faut pas ignorer le plaisir instantané qu'il peut procurer, c'est, sinon, à réserver pour la pâte-à-modeler ! Mais pourquoi pas alors modeler soi-même, en famille, son joli gâteau, tout en intronisant un début de savoir-faire, que l'on relèguera plus tard, avec une maturité bien veillante, à de vrais pros ? On peut donc concilier l'éphémère au durable. C'est de la pédagogie. C'est l'amour et le respect des siens.

Comme en pâtisserie, la création numérique est un jeu de sens, de cohérence entre la forme et le fonds. Reflet sans doute d'une époque, il ne s'agit pas d'être dans une posture, pour nous, de "digitale", avec un lien vers l'app store en espérant vendre plus cher un service sans plu-value durable. Une application, une création numérique, ça se conçoit aussi autour de saveurs et d'écritures nouvelles, inédites, mais d'expériences avant tout durables, impossibles ailleurs.


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