dimanche 27 juillet 2014

Le digital par Michel Serres et Bernard Stiegler


Voici un entretien philosophique sur la révolution numérique, donné par philosophies.tv et Philosophie magazine. Il traite de la révolution numérique et soulève la grande question de nos modèles universitaires, de savoir, de transmission, mais aussi de l'éclatement actuel des réseaux traditionnels que sont la presse, le pouvoir, le commerce, les sciences, entre autres. Et c'est le non moins fameux Michel Serres qui y est invité entouré de Bernard Stiegler, philosophe spécialiste des questions de médias, ayant accessoirement vécu la prison et le prolétariat.


J'ai souhaité vous faire partager cette conversation car elle soulève à juste titre le point charnière pour lequel les outils numériques que nous traitons au quotidien sur ce blog amorcent peut-être un début de réponse. C'est celui d'un modèle global où chaque acteur donne et reçoit, sans plus qu'aucune autocratie impérialiste ni de décision arbitraire venue d'en haut ne puisse subsister. La fin du règne par le haut s'ouvre sur l'échange communautaire de bon procédé. C'est la génération 'Y', la génération des wyers. C'est un nouveau monde où ceux qui pensent diriger ou disposer d'un quelconque pouvoir inaliénable n'ont qu'à bien se tenir. Ici, on ne dirige plus, on influe, éventuellement.

En quoi le numérique offrirait de nouveaux modèles de société ? En quoi ces modèles seraient-ils si différents ? Quels sont-ils ? Les connaissons-nous ? Oui. Nous les connaissons. Et même, ils existent. Vous les connaissez mais les avez-vous identifiés comme étant les nouveaux modèles de société qui vont bientôt régir la cité comme les lumières ont autrefois éclairé les élites tout juste sortis de l'ère féodale ?

Le commerce
Plus concrètement, un service de commerce comme eBay en est un brillant exemple. Ce site est peu accueillant, je vous l'accorde, mais il entre pîle de la génération wyers. Il repose sur ce nouveau modèle dont parlent très précisément les deux philosophes sans qu'ils n'aient encore su nommer ce modèle que j'appellerai volontiers "participatif". Il se nourrit en effet de ce que nous lui apportons tous. Il n'existerait pas sans ses contributeurs. Et ce sont ses contributeurs qui en font la toute puissance et la richesse, incroyablement plus immense que la somme des articles disponibles dans le plus grand des supermarchés physiques géré par un petit caporal de l'ancienne économie. Il n'y a pas un seul et unique commerçant qui pousse son stocke personnel dans eBay, mais bien tout ceux qui veulent y vendre et acheter. La force de ce service est donc cette connexion permanente entre tous, qui fait certes perdre une vitrine, mais qui ouvre de multiples fenêtres vers les greniers infinis de tout un chacun. Et économiquement, c'est abyssal. Il n'y a pour ainsi dire pas de stocke limite. Il n'y a pas de quantité limite de vente. Il n'y a pas de marge limite. Et c'est l'horizontalité du dispositif qui autorise cette transcendance.

L'alimentation
Un cultivateur ou éleveur qui prend soin de son produit peut, grâce au numérique, se faire connaître, quand seuls les grands industriels ont ce pouvoir dans le circuit ancien. De même, le numérique permet d'optimiser la distribution en traitant directement du producteur au consommateur. Finis les intermédiaires et les centrales d'achat défiscalisées dans les îles. Finis l'opacité sur la matière transformée. Finis le bilan carbone élevé par des transformation de produits effectués sur un autre continent. L'économie transversale permet de revenir à un circuit court, au grand dame des gros industriels, mais tout en obligeant le producteur et le consommateur à une vigilance mutuelle, là où au Moyen-âge, chacun n'avait guère le choix de vendre ou acheter à un autre interlocuteur.

L'université
Autre exemple participatif s'opposant aux modèles de sociétés empiriques qui s'éteignent chaque jour sous nos yeux. Un débat entre experts, partagé par une audience avertie et participative, n'est-il pas plus efficient que l'enseignement magistral d'une seule matière par une seule et unique personne ? Voilà un nouveau modèle universitaire. S'enrichir mutuellement de nos expériences multiples plutôt que d'imposer un point de vue limité à une classe qui n'a pas le droit de répondre.

L'urbanisme
Autre idée. Combien de fois ne prenons-nous pas la route et rencontrons des bouchons dans un sens, et observons que la voie opposée, à contre sens, est parfaitement fluide. De même, les ruelles adjacentes des autoroutes sont-elles peut-être aussi fluides ? Les systèmes d'aide à la navigation, contributifs, permettent aujourd'hui de connaître le meilleur itinéraire. Mais ce n'est pas tout ! Si les routes, elles-mêmes, disposaient de tracés électroniques et non peints, ils pourraient évoluer en temps réel et modifier le débit ascendant ou descendant de la circulation en fonction des besoins. Ce dispositif existe déjà sur l'île de La Réunion par exemple. Le covoiturage, la tarification des transports selon les heures d'affluence, l'intégration du velib et de l'autolib dans un programme de transport. Tout cela est participatif.

La politique
Il y a des myriades de nouveaux modèles inspirés par la révolution numérique. En voici un dernier. Un régime de gouvernement agissant mécaniquement de l'avis de tous, en temps réel, en lieu et place d'une assemblée nationale, et validée par un Sénat, saurait répondre sans tabou et sans manoeuvre à des demandes vernaculaires des concitoyens. Autre proposition complémentaire et dans l'air du temps, une assemblée constituante populaire et tirée au hasard sur un échantillon représentatif. Voilà le nouveau politique. C'est-à-dire, le politique sans l'idéologie.

La presse
La presse papier et numérique, en soit, ne séduit plus les lecteurs submergés par tant d'informations gratuites via les réseaux. Mais pas que. Il y a aussi que l'information traitée par les organes traditionnels n'abordent pas en profondeur les sujets qui intéressent. Or, si chaque média prenait conscience de sa force en tant que composante intrinsèque d'une diffusion globale, elle serait bien mieux valorisée. Ainsi, au lieu de laisser un quotidien diffuser une information de manière uniforme et traitée de la même façon qu'un autre, pour tous les lecteurs, quels qu'en soient les profils, l'analyse des usages possible grâce au numérique permet d'adapter, grâce à l'impression numérique, le contenu imprimé pour chaque lecteur en fonction de ses attentes et de proposer un contenu pertinent pour chacun. Cela coûte beaucoup plus cher, certes, mais n'oublions pas que le prix de vente d'une publicité ciblée est également plus élevée et absorbe de fait le surcoût d'impression et de personnalisation du journal et dégagera même bien plus de bénéfices qu'auparavant, permettant de nourrir et de qualifier plus encore l'information. C'est un jeu où tout le monde gagne. Le big data, l'écriture transmédia, ne pas dénigrer la force du numérique, la voilà la nouvelle écriture.

Ce modèle global et participatif, tout secteur confondu, est en train de s'émanciper alors que les élites s'accrochent encore à leurs trônes. Je n'ai pas la hauteur de vue des deux philosophes ni leur connaissance, mais je peux au moins témoigner de mon expérience des nouveaux médias en ces exemples que je viens de décrire.

C'était ma participation à ce débat. Et je vous la partage à mon tour. Vive le participatif !

Arzhur 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire